À Banjul, Muhammed Krubally exerce ses fonctions de magistrat au tribunal de première instance avec l’aide de plusieurs outils et méthodes adaptés à sa déficience visuelle. Devenu, en 2016, le premier magistrat malvoyant de la Gambie, il affirme avoir présidé plus de 1 000 affaires civiles et pénales.
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Pour consulter les documents et rédiger ses décisions, Krubally utilise JAWS, un lecteur d’écran qui convertit les informations affichées sur l’ordinateur en contenu vocal. Il dispose également de lunettes intelligentes équipées de fonctions d’intelligence artificielle. Dans la salle d’audience, il s’appuie sur les sons, sa mémoire et, lorsque cela est nécessaire, l’aide de son greffier.
Avant les audiences, il examine les dossiers avec son équipe et se prépare à entendre les affaires inscrites au rôle. Son parcours professionnel est devenu un symbole des possibilités offertes aux personnes handicapées, mais aussi des adaptations encore nécessaires dans les institutions publiques.
Un parcours marqué par les obstacles
Originaire d’un village de la région de Central River, où il a grandi au sein d’une famille de neuf enfants, Krubally souhaitait devenir avocat dès son jeune âge. Il explique avoir rencontré des difficultés liées au manque de ressources et à l’accès à l’éducation, de l’école primaire jusqu’à l’université.
Il dirige aujourd’hui la Fédération gambienne des personnes handicapées. Dans ce cadre, il défend une meilleure reconnaissance des droits et des compétences des personnes vivant avec un handicap. « Je suis devenu magistrat pour changer le système, pour le rendre inclusif », a-t-il déclaré. Il dit également vouloir « être la voix des sans-voix ».
Krubally accompagne par ailleurs de jeunes personnes, dont Modou Lamin Dampha. Ce dernier affirme que son mentor l’encourage à poursuivre ses ambitions et lui rappelle que de nombreuses possibilités restent ouvertes.
Une loi encore difficile à appliquer
La Gambie a adopté en 2021 une loi relative aux personnes handicapées. Le texte consacre notamment l’indépendance, la non-discrimination, la pleine participation, l’égalité des chances et l’accessibilité. Il couvre aussi l’emploi, les bâtiments et services publics, l’information ainsi que l’accès à la justice.
Dans la pratique, plusieurs acteurs estiment toutefois que ces principes restent insuffisamment appliqués. Lamin Colley, responsable pédagogique du centre de ressources pour les personnes aveugles de la Gambia Organisation of the Visually Impaired, juge que peu de changements sont perceptibles depuis l’adoption de la loi. Le centre accueille actuellement 49 élèves âgés de 4 à 14 ans avant leur passage vers les écoles ordinaires.
Colley souligne que le manque de matériel pédagogique et l’importance des regroupements scolaires limitent le suivi assuré par les enseignants spécialisés. Ces derniers sont répartis dans plusieurs groupes d’écoles afin d’accompagner les élèves intégrés dans l’enseignement ordinaire.
Des institutions encore peu accessibles
Ndey Yassin Secka-Sallah, parlementaire malvoyante et défenseure des droits des personnes handicapées, a raconté qu’elle devait parfois compter sur ses collègues pour savoir ce qui était discuté à l’Assemblée nationale. Elle aurait souhaité pouvoir exercer son mandat de manière autonome, sans dépendre de l’assistance d’autres personnes.
Le professeur de droit et d’éthique des médias Musa Barrow utilise, lui aussi, des outils numériques pour lire, écrire et préparer ses cours. Il affirme que la technologie a levé certaines barrières, tout en continuant à faire face aux doutes de personnes qui sous-estiment les capacités des professionnels malvoyants.
La Commission nationale des droits de l’homme a identifié des discriminations ainsi que des difficultés d’accès aux services, à l’éducation et à l’emploi. Les données disponibles restent par ailleurs incomplètes : le recensement de 2013 avait enregistré un taux de handicap de 1,2 %, soit 21 873 personnes, mais sa méthodologie, qui n’utilisait pas les questions du Washington Group, pourrait avoir sous-estimé la réalité. Les résultats préliminaires du recensement de septembre 2024 ne fournissaient pas de données nationales détaillées sur le handicap.
Le ministère du Genre, de l’Enfance et de la Protection sociale ainsi que la justice n’avaient pas répondu aux demandes d’informations concernant l’application de la loi et les aménagements prévus pour les magistrats et les usagers handicapés. Pour Krubally, le combat reste donc plus large que son propre parcours : « Je veux voir un monde pour tous ; l’inclusion compte. »
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